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ANALYSES

une visite qui a fait pschitt – Telquel.ma

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Une longue attente. Lundi 26 février, dans la salle de presse du ministère de l’Intérieur à Rabat, les nombreux journalistes marocains et étrangers s’impatientent. Stéphane Séjourné, nouveau ministre des Affaires étrangères français, proche de Macron, doit donner une conférence de presse bilatérale avec son homologue Nasser Bourita.

Alors que l’échange ne devait durer qu’une trentaine de minutes, c’est au bout d’une heure et quarante-cinq minutes que les deux ministres font leur entrée pour une conférence où l’on percevait un malaise du côté de Stéphane Séjourné.

Une heure quarante-cinq, c’est vraiment exceptionnel”, souffle alors un commentateur présent sur place. C’est que les relations entre les deux pays s’étaient particulièrement délitées depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la tête de l’Exécutif français en 2017, jusqu’à devenir glaciales entre 2021 et 2023.

Aujourd’hui, la diplomatie française se veut optimiste, le Maroc et la France peuvent redevenir amis. “Il s’agit d’un partenariat unique, fondé sur un lien exceptionnel entre nos deux pays et renouvelé par un agenda politique partagé qui nous permet de nous projeter vers les 30 prochaines années. Le ministre a marqué son engagement personnel pour refonder ce partenariat stratégique. Son long entretien avec son homologue M. Nasser Bourita a été marqué par une grande confiance mutuelle”, commentait le Quai d’Orsay quelques heures après la rencontre entre Stéphane Séjourné et Nasser Bourita.

Un “partenariat stratégique” mis en avant tout au long de l’échange, également marqué par une prise de parole timide du ministre français sur le dossier du Sahara : “Le Sahara est un enjeu existentiel pour le Maroc et nous le savons. La France soutient l’initiative marocaine depuis l’origine de ce plan d’autonomie. Le Maroc pourrait compter sur le soutien constant de la France et nous l’avons déjà confirmé”.

Une volonté “d’avancer”, comme l’a réitéré Stéphane Séjourné à plusieurs reprises, qui se révèle être un élément de langage sans acte concret.

Le Sahara, une priorité sous-estimée par la France

“Interrogé sur la question du Sahara, il n’a pas avancé d’un pouce. Et il a d’ailleurs repris ce qu’avait dit la précédente ministre des Affaires étrangères Catherine Colonna. Il s’en est tenu à un argumentaire traditionnel, se contentant d’ajouter que c’était une question existentielle pour le Maroc”, commente le politologue Mustapha Sehimi.

Un point de vue partagé par Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) : “Ça veut dire que la position française a vocation à ne pas changer d’une virgule. Or là, on est dans la contradiction, puisque si on écoute les discours du roi, si on écoute les nouveaux canons de la politique étrangère marocaine, toutes les relations du royaume sont désormais jugées à l’aune de la pleine reconnaissance de l’intégrité territoriale du Maroc”.

Et de poursuivre : “Quelle est la réponse française? Rien de clair de la part du ministre”. Des éléments ont pourtant interpellé dans l’intervention de Stéphane Séjourné, comme le souligne une source proche du dossier : “Parler de participer au développement de cette région, c’est une première. Ça n’avait jamais été dit de cette manière par un officiel français, et ça traduit une réelle volonté d’avancer comme l’a affirmé Stéphane Séjourné”.

“Il faudrait que Paris s’aligne au moins sur la position espagnole, en déclarant clairement que le projet marocain d’autonomie constitue la seule et unique option pour régler le conflit”

Mustapha Sehimi, politologue

Une reconnaissance à demi-mot  ? “Pas du tout”, selon Mustapha Sehimi : “Il faudrait que Paris s’aligne au moins sur la position espagnole telle qu’elle a été formulée en avril 2022, en déclarant clairement que le projet marocain d’autonomie, consacré par le Conseil de sécurité depuis 2007, constitue la seule et unique option pour régler le conflit”.

Même son de cloche du côté d’Emmanuel Dupuy: “Dans ce cas, allons jusqu’au bout de la démarche. Puisque le Maroc est un pays souverain, pourquoi ne pas reconnaître sa souveraineté et ne pas asseoir notre partenariat diplomatique en ouvrant un consulat à Dakhla ?”.

Les appels du pied de la France

Malgré tout, une envie de renouvellement de la relation, à défaut de réel réchauffement, se fait sentir à Paris. “Stéphane Séjourné est venu sur instruction directe du chef de l’Etat, il a pour objectif de créer une relation personnelle avec son homologue. C’est d’ailleurs pour cette raison que c’est le premier pays du Maghreb dans lequel il s’est rendu, le message est clair”, affirme une source proche du dossier, qui précise que, contrairement aux récentes visites de ses prédécesseurs, il s’agissait-là, pour le ministre des Affaires étrangères français, d’une “visite politique”.

Ce dernier a d’ailleurs annoncé, lors de la conférence de presse du 26 février, la venue “prochaine” de Rachida Dati, ministre de la Culture proche du Maroc, et de Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances, lui aussi proche du royaume. “Ce nouvel agenda va permettre de reconstruire progressivement les choses et de projeter le dialogue vers des horizons à moyen terme”, poursuit notre source.

Côté diplomatique, l’ambassadeur de France au Maroc s’évertue quant à lui à renouer les liens. Le 16 février, lors d’une conférence à l’Université Hassan II de Casablanca, le diplomate affirmait qu’il serait “illusoire, irrespectueux et stupide” de penser pouvoir construire un avenir ensemble avec le Maroc sans clarifier la position de la France sur la question du Sahara marocain.

Selon une source diplomatique, “ce n’est pas une surprise, on sent depuis quelque temps que la diplomatie française se rend compte de l’erreur qui a été faite lorsqu’Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir”, à savoir privilégier la relation franco-algérienne au détriment de celle autrefois exceptionnelle avec le Maroc.

Un tropisme algérien qui a d’ailleurs longtemps fait grincer des dents la droite française, traditionnellement proche du royaume. “Emmanuel Macron continue de croire que l’Algérie est un allié fidèle, alors qu’elle n’est ni un allié ni fidèle. En fait, Emmanuel Macron, son truc, c’est essayer de réussir là où tous les autres ont échoué. Il a une sorte de syndrome algérien”, fustigeait, interrogé par TelQuel, Pierre-Henri Dumont, député Les Républicains (LR), secrétaire général adjoint du parti et vice-président du groupe d’amitié France-Maroc à l’Assemblée nationale, le 17 juillet dernier.

Des exhortations finalement entendues par une Macronie encore un peu frileuse malgré ses appels du pied. “Ce qui freine, c’est sans doute le ressenti du président, qui n’a toujours pas digéré l’affaire Pegasus et les écoutes supposées du Maroc à son encontre et à l’encontre d’une partie de ses ministres. Il faut avoir à l’esprit qu’Emmanuel Macron est dans une temporalité de l’immédiateté. En plus, il n’a pas la connaissance historique de ses prédécesseurs”, explique Emmanuel Dupuy.

Un constat partagé par une source proche des arcanes des deux pays : “Il ne faut pas se leurrer, ce n’était pas simplement une visite de courtoisie. Stéphane Séjourné a aussi dit, pendant la conférence de presse, qu’il fallait du ‘respect mutuel’, il voulait dire par là Pegasus. Les initiés l’ont tout de suite compris”. Pour autant “les enjeux sont trop grands, notamment sur les plans économique et géopolitique, pour ressasser cela”, poursuit-il.

La fin d’une chasse gardée

Côté français, “il y a une peur panique du déclassement et de la concurrence”, selon Emmanuel Dupuy. “La France n’a pas vu l’Afrique se mondialiser, elle n’a pas non plus vu que le Maroc pouvait être un concurrent en Afrique subsaharienne”, expliquait en mai 2023 à TelQuel Antoine Glaser, journaliste spécialiste de la Françafrique et co-auteur du livre Le piège africain de Macron.

Un constat alors partagé par le lobbyiste Abdelmalek Alaoui qui rappelait que “là où Paris voyait l’Afrique comme une cause perdue, notamment au début des années 2000, le Maroc l’a vue comme une opportunité. Il faut ici saluer la vision de Sa Majesté, qui très tôt a mis sur l’agenda les partenariats Sud-Sud et sa doctrine selon laquelle l’Afrique doit faire confiance à l’Afrique”. Et cette doctrine se traduit en résultats sur le terrain.

Preuve en est, le Maroc gagne du terrain, alors que le poids de la France sur le continent recule inexorablement depuis plusieurs années. Depuis 2017, elle n’est plus le leader européen sur le continent, détrônée par l’Allemagne. Et concernant la relation économique bilatérale, les enjeux sont grands pour l’Hexagone, la France étant le premier investisseur au Maroc et le deuxième sur le plan commercial.

Il y a un stock important d’investissements français au Maroc. Il y a 200 entreprises dont plus d’une trentaine sont des entreprises du CAC 40. Ce que le Maroc attend de ce poids économique, c’est davantage d’implication, de promotion des investissements ou directs ou privés de France vers le pays. D’autant que le royaume offre aujourd’hui de grandes opportunités liées aux grands travaux d’infrastructures prévus d’ici 2030 pour la mise à niveau de l’économie”, explique Mustapha Sehimi.

“La relation économique est désormais horizontale entre Washington et Rabat, forcément la panique gagne des entreprises françaises qui se voient concurrencer dans des secteurs d’avenir comme le dessalement de l’eau de mer, les questions environnementales et le mix énergétique…”, appuie Emmanuel Dupuy.

Et le grand chantier de la ligne à grande vitesse Casablanca –Agadir suscite un intérêt particulier . “On se battra à armes égales, on a pris conscience que nous n’étions plus les seuls partenaires du Maroc”, assure une source française proche du dossier

Et le grand chantier de la ligne à grande vitesse Casablanca –Agadir suscite un intérêt particulier. “Alors qu’auparavant la France était assurée d’obtenir ces contrats, elle est aujourd’hui en concurrence avec d’autres pays, notamment la Chine et l’Espagne”, poursuit le président de l’IPSE.

Réponse d’une source française proche du dossier : “On se battra à armes égales, on a pris conscience que nous n’étions plus les seuls partenaires du Maroc”. “La France est devant une urgence : se rabibocher. Elle est prête à énormément de concessions sur le plan économique en mettant en avant sa bonne volonté et celle de ses chefs d’entreprises. Mais ces derniers ne peuvent compenser les postions floues de la France vis-à-vis du Maroc”, insiste Emmanuel Dupuy.

Sahel : le Maroc appelé à la rescousse

Car cette relation “géoéconomique” n’est pas suffisante. Lors de la conférence de presse bilatérale, Stéphane Séjourné a d’ailleurs insisté sur la coopération souhaitée par la France en Afrique, et notamment la région du Sahel. “On n’a pas reconnu au Maroc la pleine capacité d’être un acteur structurel de la stabilité au Sahel. Sinon, la France lui aurait confié un certain nombre de responsabilités. Paris a préféré les confier à l’Algérie. Mais Alger n’a jamais assuré la stabilité au Sahel”, note Emmanuel Dupuy.

Et d’ajouter : “La France ne peut pas revenir au Sahel, mais elle a besoin de partenaires qui, eux, sont plus légitimes dans cette région.” C’est le cas du Maroc qui peut être un “acteur clé au Sahel”, selon une source diplomatique française, qui met en avant les initiatives du royaume dans cette zone.

“Il y a une antinomie permanente. La France fait croire au Maroc qu’il y a des avancées sur le dossier du Sahara, et en même temps prévoit le contrecoup en allant tout de suite à Alger pour dire ‘circulez, il n’y a rien à voir’”

Emmanuel Dupuy, président de L’IPSE

“Le Maroc est aujourd’hui le meilleur ticket d’entrée pour œuvrer à des processus de paix et de stabilité au Sahel, avec les initiatives qu’il a prises pour le désenclavement des pays sahéliens et leur insertion dans le modèle atlantique. Paris s’est rendu compte finalement que le Maroc peut être un allié utile pour la normalisation des rapports aujourd’hui conflictuels avec les pays sahéliens”, confirme Mustapha Sehimi.

Mais le “en même temps” de la Macronie n’est jamais loin. La secrétaire générale du ministère des Affaires étrangères française, Anne-Marie Descotes, s’est ainsi rendue le 27 février à Alger pour rencontrer son homologue algérien. “C’est l’illustration du caractère peu ambitieux et pas tout à fait conforme à l’idée que les Marocains se faisaient de la visite de Stéphane Séjourné. Dès le lendemain, Anne-Marie Descotes a dit aux Algériens ‘business as usual, ne tenez pas compte de ce qui s’est dit au Maroc’. La question du Sahara était aussi à l’ordre du jour”, commente Emmanuel Dupuy.

Et de conclure : “Il y a une antinomie permanente. La France fait croire au Maroc qu’il y a des avancées sur le dossier du Sahara, et en même temps prévoit le contrecoup en allant tout de suite à Alger pour dire ‘circulez, il n’y a rien à voir’”.

Le président algérien est d’ailleurs attendu “prochainement” à Paris pour une visite d’État, comme l’ont révélé nos confrères du journal Le Monde.

Quant à celle d’Emmanuel Macron au Maroc, qui serait la première depuis son arrivée à la tête de l’Exécutif français en 2017, elle se fait encore attendre.

Les signaux sont presque au vert pour l’instant et ça devrait se préciser dans les prochains mois”, livre une source proche du dossier. “Presque”, car le Maroc attend toujours la clarification de Paris sur son dossier existentiel.

Coopération sécuritaire : JO sous haute surveillance

A l’approche des Jeux olympiques de Paris, il y a bien sûr cette peur que des personnes mal intentionnées ne cherchent à commettre certains actes”, nous confie une source proche du dossier. La peur du terrorisme, à cinq mois d’un évènement qui accueillera un public nombreux venu du monde entier, taraude les autorités françaises.

“Il est donc très important d’avoir une coopération dès maintenant avec des pays amis tel que le Maroc”, poursuit notre source. Des réunions ont d’ailleurs déjà eu lieu. Abdellatif Hammouchi a ainsi été sollicité par le chef de la police française Frédéric Veaux pour apporter son expertise à la sécurisation des Jeux olympiques lors d’une visite à Rabat le 12 décembre dernier.

Des rencontres devraient encore avoir lieu à ce sujet, hautement sensible pour l’Hexagone qui joue son image avec cet événement sportif d’envergure mondiale.

D’après nos informations, le ministre de l’Intérieur français Gérald Darmanin devrait “prochainement” se rendre au Maroc pour discuter avec son homologue Abdelouafi Laftit des différentes questions sécuritaires et migratoires qui lient les deux pays. À l’évidence, la sécurité lors des Jeux olympiques en fera partie.

Un léger réchauffement

4 octobre 2023. Christophe Lecourtier, ambassadeur de France au Maroc, remet enfin ses lettres de créances au roi Mohammed VI, après un an de grand froid entre le royaume et la France. “Un pas important pour une forme de normalisation”, commentait alors une source proche des arcanes des deux pays.

11 octobre 2023. La rencontre entre Aziz Akhannouch et le ministre de l’Économie et des Finances français Bruno Le Maire, à Marrakech, paraissait entériner une sorte de paix des braves entre les deux pays. De fait, le Chef du gouvernement et le patron de Bercy ont pu échanger en marge des assemblées annuelles du FMI et de la Banque Mondiale, grand raout de l’élite financière organisé en 2023 à Marrakech.

19 octobre 2023. En fin de journée, un communiqué du Cabinet royal crée la surprise. Parmi la dizaine de nominations, un poste saute immédiatement aux yeux : dix mois après le départ de Mohamed Benchaâboun, le royaume a finalement nommé un ambassadeur à Paris, l’ancienne directrice de 2M, Samira Sitail. Un signe de diplomatie offensive du Maroc vis-à-vis de la France, tant l’ancienne patronne de presse est montée au créneau lorsque le royaume a dû essuyer les critiques françaises suite au séisme d’Al Haouz.

10-14 février 2024. D’abord pour le quotidien régional Ouest France, puis à l’Assemblée nationale, le nouveau ministre des Affaires étrangères Stéphane Séjourné exprime la volonté d’Emmanuel Macron de renouer des liens “essentiels” avec le Maroc. Des sorties inédites depuis le début de la crise entre les deux pays.

13 février-16 février. Sur Radio 2M, L’ambassadeur de France au Maroc, Christophe Lecourtier, qualifie l’affaire des visas de “gâchis” et “d’écharde qu’on enfoncerait dans la chair”. Il estime que la politique de restriction a porté atteinte à l’image et à l’influence de la France au Maroc. Emmanuel Macron pense de même, a-t-il ajouté. Trois jours plus tard, il déclare qu’il serait “illusoire, irrespectueux et stupide” de penser pouvoir construire un avenir avec le Maroc sans clarifier la position de la France sur la question du Sahara.

19 février 2024. Les princesses Lalla Meryem, Lalla Asmae et Lalla Hasnaa sont reçues à déjeuner, à l’Élysée, à l’invitation de Brigitte Macron. Une étape de plus dans la tentative française de se réconcilier avec le Maroc.

 



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