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Ahmad Allée : « Devenir international en étant amateur, c’est encore plus beau » – Coupe de France – Quarts – Rouen-Valenciennes

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Après avoir sorti Toulouse et Monaco, deux clubs de Ligue 1, Rouen reçoit Valenciennes, lanterne rouge de Ligue 2, ce mercredi soir en Coupe de France. Est-ce que vous abordez ce match différemment des deux autres, peut-être même avec une étiquette de favori ? 

Il ne faut surtout pas se dire que ça va être facile contre une Ligue 2 parce qu’on a éliminé des clubs comme Toulouse et Monaco. Justement, je pense que ça va être plus dur. S’ils sont là, c’est qu’ils ont des choses à montrer. Ça nous arrange quand même de jouer à domicile (le match se tiendra finalement à Robert-Diochon après avoir été annoncé à Caen, NDLR), les supporters nous font du bien. Quand tu as un public comme ça en National, c’est beau. Ça nous pousse et nous remotive quand on est un peu dans le dur.

On voit parfois les plus petites équipes espérer un gros au moment du tirage. À Rouen, vous auriez préféré tirer le PSG, par exemple ? Ou même le Stade rennais où tu as été formé ? 

On a peur de personne. On préfère jouer contre le PSG, mais en finale, ce serait bien ! On veut aller le plus loin possible. Rennes, ce serait beau aussi. Mais que ce soit Paris ou Rennes, je préfère les jouer en finale. (Sourire.) Ce sont deux grosses équipes performantes en ce moment, j’étais d’ailleurs au Parc dimanche pour voir jouer mon ami Ousmane Dembélé avec lequel j’étais souvent au Stade rennais. Humainement, c’est un très bon gars. Il ne m’a pas zappé quand il est parti à Dortmund. Il me met une place de côté quand je lui demande.

Une séance de tirs au but, c’est plus stressant à vivre derrière le portable que sur le terrain !

Tu as participé à toute la rencontre face à Monaco, réussissant même ton tir au but, mais tu étais la Coupe d’Asie lors de la séance interminable contre Toulouse. Comment l’as-tu vécue ?

On a regardé le match avec le staff sur le portable d’un collègue. Je n’ai pas pu tout voir, c’était à l’heure du repas, seulement les trente dernières minutes et la séance de tirs au but. Franchement, c’est plus stressant à vivre derrière le portable que sur le terrain !

Tu as joué seulement 45 minutes contre le Vietnam lors de la phase de poules, mais tu as participé à toute l’aventure avec l’Irak au Qatar. Qu’est-ce que ça représentait pour toi la Coupe d’Asie ? 

C’était beau, rien que d’être sur le banc c’était magnifique. Tu ne peux que progresser et apprendre. C’est une grande fierté. Je ne pensais jamais vivre une grande compétition comme celle-là avec la sélection. Je regardais quelques matchs lors des précédentes éditions et quand on se dit qu’on y est… En France, ce n’est pas trop suivi, mais là-bas, les stades étaient pleins.

Ça valait les ambiances de Diochon ? 

C’est plus fort parce que les stades étaient plus grands. À Diochon, c’est 5 000 places, au Qatar, c’était 35 000 ou 40 000, ça fait du bruit. Surtout que nos supporters irakiens sont venus très nombreux.

En 8es contre la Jordanie, votre attaquant Ayman Hussein se fait expulser (2e carton jaune) après sa célébration. Pourtant, les Jordaniens célèbrent le premier but de la même manière et n’ont pas été sanctionnés. Comment avez-vous encaissé cette décision et l’élimination dans le temps additionnel ? 

Je n’ai pas compris. J’étais en train de m’échauffer sur le côté, on a tous célébré le but d’Ayman. Je ne sais pas pourquoi il a été expulsé. Du chambrage ? Trop de temps pour célébrer ? Tout le monde était énervé, on ne comprenait pas. En plus, on avait fait le plus dur en égalisant puis en menant 2-1. On a tenu jusqu’à la 90e minute, mais on a reculé dans le temps additionnel en se mettant en danger. C’est aussi de notre faute, on aurait dû mieux défendre, gagner du temps plus intelligemment. À force de reculer, tu te fais punir. Ça nous a vraiment mis un coup parce qu’on méritait d’aller plus loin.

Après cette rencontre, votre sélectionneur Jesus Garcia se fait assez violemment prendre à partie par des journalistes irakiens en conférence de presse. Tu as ressenti une pression médiatique ? 

Il y aura toujours deux ou trois journalistes pour critiquer, que ce soit en Irak ou ailleurs. C’est leur boulot, c’est comme ça qu’ils font le buzz. (Rires.) On a toujours soutenu le coach, il est apprécié par le peuple irakien et la fédération parce qu’il a fait du bon boulot. On ne calcule pas trop ce qui peut se dire, on sait ce qu’on vaut.

La Coupe du monde, le peuple irakien en rêve.

Il a été l’adjoint de Luis Enrique avec l’Espagne. Il vous parle parfois de ce qu’il a pu apprendre à ses côtés ? 

Pas avec nous, non, mais ça nous est arrivé de regarder des matchs de Barcelone et tu vois que ce sont des fans dans le staff. Et beaucoup de joueurs supportent plutôt le Real Madrid dans l’équipe, on se chambrait un petit peu. Maintenant, pour en revenir à la sélection, le plus important c’est la qualification pour la Coupe du monde, ce serait encore plus beau. Le peuple irakien en rêve, on a gagné nos deux premiers matchs dans les éliminatoires. Avant, il n’y avait que cinq à six nations de l’AFC qui participaient (contre huit à neuf à partir de 2026, NDLR) et l’Irak était toujours à la limite.

Tu as connu ta première convocation seulement cet automne à 27 ans. Comment l’as-tu appris ? 

Le sélectionneur m’a appelé pendant l’été pour me dire qu’il avait un œil sur moi et qu’il allait continuer à regarder mes matchs. Il m’a conseillé de continuer à travailler et m’a demandé si je voulais représenter la sélection. Je lui ai répondu que je n’attendais que ça ! J’avais signé pro à Orléans en me disant que je serais un peu plus regardé, mais ça ne s’est pas très bien passé et c’est en étant en amateur à Rouen que je suis appelé, c’est encore plus beau. Quand j’ai reçu le message du sélectionneur pour me dire que j’étais convoqué, j’ai demandé à un membre du staff de répondre à ma place, j’ai du mal avec l’anglais. (Rires.)

Puisque tu parles de langues, tu parles couramment kurde, mais tu ne maîtrises pas très bien l’arabe. Comment tu t’es débrouillé pour te faire comprendre ? 

Je comprends quand même un peu l’arabe. Pour les consignes du coach, j’arrive à les assimiler facilement. Ce sont les causeries qui sont les plus compliquées. Heureusement, quelques joueurs parlent kurde, ils me faisaient la traduction. On a aussi des kinés tunisiens qui parlent très bien français, donc ce n’était pas un problème.

Tu es arrivé en France à l’âge de 4 ans après que ton père a notamment traversé toute l’Europe sur 6 000 kilomètres. Il t’en a parlé de ce périple ? 

Il est venu avec mon oncle. Sans les papiers, c’était dur, tu te fais arrêter à droite à gauche, parfois tu es bloqué, tu dois te cacher… Ils ont été dans un bateau dans lequel ils se sont cachés, c’est comme dans les films. Puis ils ont réussi à trouver du travail, à avoir les papiers et à venir nous chercher. C’est aussi cette histoire qui nous donne encore plus envie de ne pas lâcher, pour la famille.

Mon père et mon oncle ont été dans un bateau dans lequel ils se sont cachés, c’est comme dans les films.

Tu es souvent retourné à Duhok, cette ville du Kurdistan irakien proche de la frontière turque, où tu es né ? 

J’ai encore beaucoup de famille là-bas, j’y passe la plupart de mes vacances. J’avais même l’habitude de partir deux mois. Deux semaines, ce n’est pas assez, tu n’as pas le temps de profiter. Les paysages changent beaucoup de la France, le temps aussi, il fait très chaud ! (Rires.) Ça évolue, il y a un peu plus de bâtiments, les routes sont plus propres et c’est très lumineux le soir. Et la nourriture, c’est trop bon ! Quand des amis ou des joueurs viennent manger à la maison, ils se régalent, ils en redemandent.

Ça ressemble à quoi les plats kurdes ? 

Il n’y a que ma mère qui peut les faire ! (Rires.) Je suis compliqué en bouffe. Quand ma mère fait à manger, elle prépare un plat à part pour moi, sans champignons, sans oignons, sans ail… Dans les plats kurdes, il y a beaucoup de sauce et c’est souvent à base d’oignons. On a beaucoup de plats, beaucoup de choix, les tables sont souvent remplies. C’est à volonté, pas chacun qui prend une petite part.

 

Un repas kurde chez la famille Allée.
Un repas kurde chez la famille Allée.

Tu joues au foot là-bas ? 

Je m’entraîne avec mon oncle Nechirvan, qui travaille dans une académie de jeunes (la Pires Sports Academy). C’était un grand joueur, l’un des meilleurs de la ligue irakienne, mais à l’époque de Saddam Hussein, c’était compliqué, tu ne pouvais pas aller jouer n’importe où, ils pouvaient être menacés (son oncle avait refusé la sélection ne voulant pas aller à Bagdad, NDLR). Ça a beaucoup changé, c’est plus sécurisé.

Tu penses que le foot a justement été un moyen d’intégration pour la famille en France ? 

Ça nous a beaucoup aidé, surtout avec mon grand frère Zana (il évolue aussi à Rouen, NDLR). C’était la pépite. On est bien éduqués aussi, on a toujours eu une bonne image et du respect pour tout le monde, donc les gens avaient aussi du respect pour nous. Notre père ne nous a jamais forcé. Il venait voir nos matchs dans le rôle d’un supporter de l’équipe, même si c’était un kiff de voir ses fils sur le terrain. Il ne venait jamais pour nous crier dessus.

Allée, ce n’est pourtant pas votre véritable nom de famille. 

Le vrai, c’est Adil Abas. J’étais petit quand mon père a changé de nom de famille. Quand t’as un nom arabe, c’était plus dur pour trouver du boulot ou pour s’inscrire quelque part, j’imagine. Sur mes papiers irakiens, c’est toujours Adil Abas, le nom de mon grand-père.

À Rennes, c’était dur de s’entraîner avec les pros. Maintenant, c’est plus facile. Les jeunes marquent un but et ils signent pros, ce sont devenus des marchandises.

Avant de jouer avec l’Irak, tu as connu une sélection avec l’équipe de France U18 avec Kingsley Coman, Lucas Hernandez, Ousmane Dembélé, etc. Quels souvenirs gardes-tu de cette expérience ? 

J’étais avec Séga Coulibaly et Maxime Fleury, deux autres joueurs de Rennes. On se disait qu’on avait de la chance d’être là quand on voyait que les autres s’entraînaient déjà avec les pros. Les gars comme Olivier Ntcham, Olivier Kemen, Abdou Diallo, ils étaient en avance. À Rennes, c’était dur de s’entraîner avec les pros. Maintenant, c’est plus facile. Les jeunes marquent un but et ils signent pros, ce sont devenus des marchandises. C’est du business. Après, mon frère Zana, c’était différent, j’avais rarement vu un joueur aussi fort et je ne dis pas ça parce que c’est mon frère. Il était au-dessus. Tout le monde disait que c’était l’avenir.

Il intègre justement le groupe pro à l’été 2013 et fait même quelques apparitions avec le Stade rennais en Ligue 1. Qu’est-ce qui a manqué à ton frère et toi pour aller plus haut ? 

Mon frère avait fait une grosse prépa et il joue 60 minutes lors du premier match de la saison. Le coach (Philippe Montanier) l’a moins fait jouer ensuite. Un manque de travail ? Des choix de l’entraîneur, vu qu’il n’avait pas trop de résultats ? Je ne sais pas. Il nous a peut-être manqué la confiance d’un entraîneur qui nous aurait fait jouer. Zana a eu sa chance et il n’a pas été dégueulasse, mais quand tu es jeune c’est dur. L’erreur, c’est peut-être de l’avoir lancé directement sur le premier match, il aurait pu entrer 15-20 minutes.

Et si tu devais faire ton auto-critique, qu’est-ce que tu aurais pu mieux faire ? 

J’aurais dû bosser davantage mon physique. À Rennes, je n’étais pas un bosseur vu que j’étais souvent surclassé avec les plus vieux. Je me reposais sur mes acquis, je ne travaillais pas plus à côté, c’est sans doute mon erreur.

À 27 ans, tu espères toujours pouvoir t’installer dans le monde professionnel ? 

Oui, toujours. Quand on regarde les matchs à la télé, on se dit qu’il y a la place. Il faut bosser, ça peut aller vite. Trouver un projet en France ou à l’étranger, c’est possible, la porte est ouverte pour tout le monde. Quand on était à Saint-Brieuc, on voyait des joueurs qui descendaient en N2 signer pro en Ligue 2 ou en Ligue 1… On se demande comment c’est possible. Tant mieux pour eux, on aimerait être à leur place ! Ça nous pousse à progresser pour aller plus haut.

Saint-Brieuc Ginglin, le Stade rennais, Rouen… Vous le faites exprès de vous suivre pour jouer ensemble avec ton grand frère Zana ? 

On ne le fait même pas exprès ! Au début, il était à la Ligue de Bretagne, j’y suis aussi allé. Ça nous a beaucoup aidé d’avoir le rythme entraînement-école-entraînement-école, c’est grâce à ça qu’on a pu signer à Rennes. Pour moi, ça aurait pu être Guingamp, Lorient, mais Rennes était le meilleur centre de formation et correspondait à mon profil de jeu.

 

Vous vous connaissez par cœur sur un terrain ? 

Déjà, on se parle en kurde ! C’est bien d’avoir un joueur comme Zana devant soi, il est facilement techniquement. Il est vif, il aime bien tourner autour de lui-même, faire des ronds-points autour d’un joueur (Rires.) C’est dur de lui prendre la balle. Il n’a pas eu de chance avec ses grosses blessures, mais il revient petit à petit.

Votre prochain objectif, c’est de jouer ensemble avec la sélection irakienne ? 

J’en ai parlé pendant la Coupe d’Asie quand on regardait la séance de tirs au but contre Toulouse, je leur ai dit que c’était mon frère. Je pense qu’ils ont un œil sur lui, vu qu’ils en ont eu un sur moi. Si on arrive à jouer ensemble en sélection, ce serait magnifique.

C’est qui le plus fort, Zana Allée ou Ousmane Dembélé ? 

(Rires.) Avant, c’était Zana ! Aujourd’hui, c’est Ousmane.





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